Le budget de Léa, 35 ans : « Je suis riche, mais personne ne le sait »

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Identité bancaire

  • Léa, 35 ans, fonctionnaire dans l’administration
  • Un enfant et un mari
  • 2000 euros net à 80 %
  • 5000 euros net en tout pour le foyer
  • 620 euros par mois de frais fixe

Je crois qu’on peut dire que je suis riche, mais pas grand monde le sait. Depuis toujours, je suis propriétaire de la maison dans laquelle j’habite. Je n’ai jamais été locataire grâce à l’argent que mes parents ont économisé pour moi, en prévision de ça. J’ai habité chez eux jusqu’à l’âge de 20 ans. Quand je me suis mise en couple avec mon mec actuel, on a vécu un an dans l’appartement qu’il louait et après on a acheté une maison à 187 000 euros. Sans faire de crédit.

Pour cet achat, on a monté une SCI. C’est mon père qui nous a conseillés. Moi je n’ai jamais vraiment compris pourquoi il fallait faire comme ça, et maintenant, je me méfie de ce que me raconte mon père sur l’argent. Mais, en gros, on a décidé d’acheter et ce n’était pas très engageant pour nous car il n’y avait pas de crédit. J’avais 70 % des parts de la maison, mon compagnon 30 %. Si on se séparait et décidait de revendre, on récupérait chacun nos parts et basta. Pas besoin d’être solidaire si l’un de nous deux avait un problème d’argent puisqu’on n’avait pas de crédit, il y avait moins d’enjeux.

Mon compagnon avait de l’argent parce qu’il a perdu un de ses parents quand il était jeune. Mes parents à moi sont bien vivants. Pendant sa vie professionnelle, mon père a monté une entreprise qui a très bien fonctionné. Il a gagné beaucoup d’argent et il en a mis beaucoup de côté dans l’unique but de pouvoir le donner à ses enfants et nous permettre, soit d’acheter sans crédit, soit d’avoir un gros apport. J’avais donc 150 000 euros disponibles de la part de papa.

De l’argent « non mérité », « non gagné », « ce n’est pas normal »

Depuis toujours, je suis très mal à l’aise avec tout ça. Je ne l’assume pas du tout. Longtemps, quand on a acheté notre première maison, je n’ai pas dit qu’on n’avait pas eu besoin de faire de crédit. Quand la question arrivait sur la table – et c’est une question qui arrive régulièrement sur la table -, je mentais. Mais comme je ne connaissais rien aux taux par exemple, on me disait « Waouh quel super taux ! Incroyable ! », ou « Ah, pas terrible… »

C’est pour moi un gros sujet tabou, ça me met très mal à l’aise. Je me dis que ce n’est pas juste, que je ne l’ai pas mérité, que ce n’est pas « mon » argent. Et puis, comme j’ai un rapport assez étrange à la normalité, je trouve que « ce n’est pas normal ». Je ne suis pas normale, je ne suis pas comme mes amis qui, pour beaucoup, ont acheté à 25 ans avec leur conjoint en empruntant à la banque.

En 2018, on a revendu notre maison au prix qu’on l’avait achetée, et on a acheté notre maison actuelle à 345 000 euros. Entre-temps, mon père, qui n’avait pas juste mis 150 000 euros de côté par enfant, m’avait fait une donation. J’ai donc encore eu de l’argent de mon père pour acheter cette maison. De son côté, mon mec – qui n’est pas du tout dépensier – avait mis énormément d’argent de côté. On a donc pu, encore une fois, acheter sans crédit, cette fois-ci à 50/50.

200 000 euros qui dorment sur des comptes en banque

Aujourd’hui, j’assume plus. Je suis moins mal à l’aise avec l’argent. Comme on est plus agés, que ça fait longtemps qu’on travaille… Je trouve ça moins indécent. J’ai fait des calculs et je sais désormais qu’on aurait pu acheter cette maison, en prenant un crédit, même s’il n’y avait pas eu l’argent de mon père. Ça me fait du bien de savoir qu’on s’en serait sorti.

Bon, et puis je mets énormément d’argent de côté, notamment parce que je n’ai pas de crédit. Aujourd’hui, j’ai 200 000 euros de côté. Là-dedans, il y a encore de l’argent de mes parents – l’autre jour, je leur ai dit qu’ils étaient un puits sans fond, ça ne s’arrête jamais leur tune ! Mais il y a surtout ce que j’épargne.

J’ai dans ma tête un système de budget régi par des sortes de barrières psychologiques

Quand mon salaire tombe, je fais directement un virement de 1000 euros sur mon compte épargne et je vis avec les 1000 euros restants. Ça m’arrive évidemment de faire des virements en sens inverse quand je vois que je vais être un peu juste. Mais on n’a pas un train de vie de dingue. On ne compte pas notre argent, il n’y a pas de frustration, et en même temps, on ne fait pas du tout de dépenses incroyables. J’ai dans ma tête un système de budget régi par des sortes de barrières psychologiques au niveau du coût des choses. Si je vois un jean à plus de 50 euros, un petit warning s’allume dans ma tête. Pour un pull, ce sera 39 euros. Quand on a acheté une voiture, on a fixé la limite à 15 000 euros. Pour les vacances, on ne va pas au-delà de 120/130 euros la nuit.

Sur les limites, mon mec est encore pire que moi, mais on est globalement dans la même veine. Par exemple, quand on s’y prend un peu tard pour chercher une location de vacances et que je vois quelque chose de bien à 200 euros la nuit pour 3 nuits, si ce n’était que moi, je réserverais, mais je sens que mon mec n’est pas à l’aise alors on cherche autre chose.

Pour nos dernières vacances, on est partis en train. On aurait pu prendre un train de nuit, ça aurait été pratique et rigolo pour notre fils, mais c’était 700 euros le trajet ! Impossible ! On a pris un train de jour, moins pratique, moins rigolo mais 2 fois moins cher. Alors que, bon, oui, en soi, j’aurais pu le payer sans problème ! Vinted, c’est comme un jeu : acheter d’occasion ce n’est pas gênant quand on sait qu’on pourrait acheter neuf.

Pour Noël – c’est une histoire de valeur, et j’en tire une certaine fierté personnelle – tous les cadeaux que j’ai trouvés pour mon fils sont des trucs d’occasion. J’ai dépensé 30 euros de jeux sur Vinted. Une de mes collègues vendait la tour Pat’Patrouille qu’il voulait. Hop, 15 euros. J’en ai eu pour 45 euros en tout. Si j’achète d’occasion, c’est parce que j’ai des valeurs écologiques et d’économie, mais j’ai bien conscience que tout ça, ce n’est possible que parce que je sais que, si j’en ai envie, je peux acheter du neuf. Ce n’est pas une frustration pour moi d’acheter de l’occasion, je ne le fais pas parce que je n’ai pas le choix mais parce que j’en ai envie. C’est presque un jeu. Si je ne trouve pas ce que je veux sur Vinted ou Le Bon Coin, je m’en moque, j’achète neuf et je ne me pose pas de questions. Je comprends que les personnes qui ont moins de moyens, qui sont constamment frustrés, n’aient pas envie d’acheter d’occasion pour les cadeaux de leurs enfants. Pour eux, l’occasion, c’est moins bien.

Parfois, j’entends certaines de mes collègues qui racontent qu’elles galèrent… Qu’elles ne mettent pas de côté etc. Certes, on n’a pas les mêmes budgets, mais on n’a aussi pas les mêmes manières de dépenser notre argent. Ce sont des nanas qui, tous les ans, renouvellent leur décoration de Noël chez Jardiland. Moi je trouve que c’est méga cher et je n’en ai pas besoin !

Ne pas se poser de question pour le permis, la voiture, les études, la maison des enfants

Les 200 000 euros qui sont sur mes comptes, c’est de l’argent inerte, de l’argent qui dort et qui me rassure. Je n’ai aucune envie d’investir dans un appartement à louer, je n’ai pas du tout envie de gérer des locataires. Je n’ai pas non plus envie de dépenser pour dépenser et je ne me sens frustrée de rien. Je me dis que je garde cet argent pour mes enfants. Qu’ils seront à l’aise comme nous, qu’on ne posera pas de questions pour le permis, la voiture, les études et l’apport d’une maison.

Il y a quelques années, mon employeur a pris un contrat collectif pour une prévoyance en cas de souci de santé. C’est une assurance supplémentaire pour pouvoir continuer à toucher un salaire entier en cas de grave maladie et d’arrêt de travail prolongé. Avec mon mari, on a fait le constat que ça ne me servait à rien : même si je n’avais plus de salaire un jour, avec l’argent qu’on a de côté, on n’aurait pas de problème. Ce n’était pas utile de donner 30 balles par mois à une assurance de plus. Sauf que tout ça me mettait très mal à l’aise, je voyais tout le monde qui prenait cette assurance sur mon lieu de travail, sauf moi. Comme je ne voulais pas que mes collègues sachent que je n’avais pas besoin de cette prévoyance, j’ai fini par la prendre… J’ai souscrit au minimum du minimum, mais, parce que je me sens mal vis-à-vis de mon argent, je l’ai quand même prise.

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